« Comment arranger une musique traditionnelle ? »

 

Depuis le début de la résidence la.BA.la.BEL, le CMTRA a rencontré de nombreux duchérois musiciens et a recueilli auprès d’eux des morceaux, des chansons, avant de les faire découvrir aux musiciens de l’Arfi. Arrangements des morceaux, rencontres musicales et premières répétitions… le Babel Orkestra est né. Vendredi soir, les musiciens du Babel Orkestra se retrouvent à l’antenne Duchère du Conservatoire pour répéter avec les musiciens de l’ARFI en prévision des concerts à venir. Premier morceau : celui d’Imer Baqaj. Originaire du Kosovo, il joue à la shiftelia des musiques qui racontent la guerre mais aussi l’amour. La répétition commence, les musiciens de l’ARFI accompagnent Imer qui s’arrête subitement : la note n’est pas la bonne, elle ne convient pas, elle est trop « douce » pour une chanson qui parle de la guerre. On échange, on ajuste… et la répétition reprend. Comment les musiciens de l’ARFI arrangent-ils  les musiques traditionnelles des habitants qui ont intégré le Babel Orkestra ? Quelles questions posent l’arrangement et l’écriture d’une musique de l’oralité ? Nous avons posé les questions à trois musiciens du collectif ARFI : Olivier Bost (trombone) a arrangé un morceau comorien et deux morceaux  béninois de Marguerite ; Clément Gibert (clarinette) a arrangé un morceau turc de Yakup et Météhan et Patrick Charbonnier (trombone) un morceau comorien.

 

Répétition du Babel Orkestra : le duo Yacoup et Imer !

Répétition du Babel Orkestra : le duo Yacoup et Imer !

 

Quelle posture avez-vous adoptée pour arranger les morceaux ?

O.B. On a essayé de faire en sorte que la proposition musicale, la façon d’aborder les chansons des habitants ne soit pas toujours la même : chacun amène sa manière de faire et de voir, c’est la chance que nous avons d’être un collectif. Pour la chanson de Marguerite par exemple, cela fait trois répétitions que je reprends la partition car à la base, c’est une chanson de tradition orale et qu’elle ne s’adapte pas vraiment à une écriture occidentale. Pour moi, ça a été une réelle difficulté technique.

 

Répétition Babel Orkestra : Marguerite chante Doto

Répétition du Babel Orkestra : Marguerite chante Doto

 

Quels impacts les arrangements ont-ils sur les musiques de départ ?

O.B. Je ne pourrai pas vraiment le dire parce que nous arrangeons en fonction de ce que nous comprenons, en fonction de notre imaginaire, de ce que cela suscite chez nous au niveau créatif.  On essaie d’en faire quelque chose d’un peu personnel. Par exemple, au cours de l’Atelier Orchestre*, on reprend la musique de Marguerite d’une façon très personnelle. D’une certaine façon, ça modifie tout et c’est ce qui nous intéresse. Puis, quand on travaille avec Marguerite et qu’on essaie d’être plus proche d’elle, là c’est plus compliqué : ce que ça change, ce que ça modifie, on ne le sait pas vraiment. On essaie de comprendre pour aller au plus près, au plus proche de ce qui peut accompagner et servir sa musique. Forcément, on déforme, forcément on n’est pas toujours très juste, à nos dépends.

P.C. Ce que je trouve très difficile dans l’arrangement des musiques traditionnelles, c’est comment être sûr de conserver l’essence de ce qui nous plaît dans ces musiques là : le côté brut.  Comment être sûr qu’avec un trop bel habillage, on ne va pas perdre cette espèce de beauté simple, qui sort du cœur, pour en faire quelque chose qui sort de la plume, de l’intellect. J’ai l’impression qu’il faut les arranger le moins possible. Aussi parce que quand on arrange, on va vite dériver stylistiquement vers des choses qui nous éloignent de l’original.

C.G. J’essaie au maximum de respecter le rythme original et la mélodie première. On ne peut pas demander aux habitants de modifier quoi que ce soit, c’est plus du jeu si on fait ça ! Par respect pour l’œuvre première, on n’y touche pas. Si on modifie profondément les choses on ne peut plus appeler ça un arrangement mais une composition, une digression autour d’une œuvre. L’enjeu avec le Babel Orkestra est de partir des œuvres telles que les habitants du quartier les connaissent et les chantent. A nous, ensuite, de faire un travail pour rendre au mieux leur façon d’interpréter. Par exemple, en ce qui concerne le travail avec Marguerite, on fait très attention à la façon dont elle interprète rythmiquement son morceau pour être avec elle et non l’inverse : on ne va pas lui demander de faire un effort pour faire comme on avait pensé ou souhaité que ça sonnerait.

 

Concert du Babel Orkestra

Concert du Babel Orkestra

 

Est-ce qu’une musique traditionnelle arrangée reste une musique traditionnelle ?

O.B. Non mais bien sûr, c’est la source d’inspiration, surtout dans ce projet là qui est porté, joué par des gens qui sont dans la musique traditionnelle, dans leur folklore. Mais ce qu’on apporte, ce qu’on joue par dessus, c’est une rencontre qui modifie la tradition : on sort des règles traditionnelles. Mais on pourrait répondre oui comme on pourrait répondre non à cette question je crois.

C.G. Non.  La musique, sitôt qu’elle est jouée, peu importe qu’elle soit traditionnelle ou pas, s’inscrit dans du vivant. La première fois que j’ai entendu de la musique traditionnelle, je ne savais certainement pas qu’il s’agissait de musique traditionnelle et elle m’a touché comme n’importe quelle musique qui parvient aux oreilles quand elle est belle.

 

A votre avis, qu’est-ce que cela évoque aux musiciens du Babel Orkestra d’entendre leur musique accompagnée par des instruments occidentaux ?

P.C. Je pense que ça les stimule et ça valorise aussi un peu leur culture dans la mesure où on vient de la musique dite « savante ». Nous sommes vraiment dans l’œuvre écrite et je pense qu’il y a un certain respect de cela.  Mais ça n’est pas du tout justifié ou justifiable, c’est nous qui avons tout à apprendre !

C.G. A vrai dire on n’a échangé qu’une seule fois avec Yakup et Météhan à propos de l’arrangement de leur morceau et ils n’avaient pas l’air fâché avec ce que ça rendait.  C’est tout neuf comme travail, ça peut encore évoluer. On arrange jusqu’au bout. Il n’y a pas un processus de l’arrangeur qui interviendrait à un moment déterminé. On arrange jusqu’à la fin, jusqu’à une minute avant le concert quand on décide que finalement on ne va pas mettre l’intro de percussions parce qu’il y en a une après et que ce n’est pas la peine d’en mettre deux. Je crois en la vertu de la musique vivante qui est changeante en permanence selon toutes les modalités, tous les paramètres.

 

Répétition Babel Orkestra : les comoriens aux percussions

Répétition du Babel Orkestra : les comoriens aux percussions

 

Avec le Babel Orkestra, avez-vous l’impression de réussir à conserver cette « beauté brute » de la musique traditionnelle ?

P.C. Je ne sais pas. Je sais qu’il y a des morceaux qu’on joue et qu’on a maintenant l’habitude d’entendre dans la version Babel, comme un morceau des Comores. Tout à l’heure, j’étais dans ma voiture et je réécoutais l’original, c’est-à-dire sans nos arrangements et j’ai redécouvert la musique. J’ai vraiment redécouvert une autre musique, qui m’a énormément plu. Et c’était uniquement des chants et des percussions. Ce n’est pas pour faire fi du travail qui a été fait et  par l’arrangeur et par l’orchestre qui essaient de trouver une espèce de point de rencontre où tout le monde est bien mais, finalement, je ne suis pas toujours sûr qu’on rajoute quelque chose d’essentiel. Ça n’est que mon avis et ça n’enlève rien au talent des gens qui se sont penchés sur l’arrangement, ni au plaisir que l’on peut avoir à le jouer.

C.G. Parfois, on a quelque chose de très sophistiqué et on épure. Je crois que c’est un peu tôt pour répondre à la question. C’est une histoire humaine, de rencontres et si on sent qu’il y a une adhésion de ce que l’on fait tous ensemble, c’est réussi ! Si on sent qu’on les porte et qu’ils nous portent, ça va ! On n’a pas l’ambition de signer une œuvre majeure.

P.C. Ça se fait beaucoup à l’énergie : quand les comoriens sont seuls et que d’un seul coup arrive un orchestre d’une dizaine de cuivres, je pense que ça passe un cran au-dessus et qu’il y a quelque chose dans le partage et dans l’énergie qui donne du sens à cette rencontre.

* Atelier orchestre : mis en place à la Duchère pour partager avec d’autres musiciens amateurs le répertoire du Babel Orkestra

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